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Prise
de vue
Lieu de rencontre et trait d’union entre l’Orient et l’Occident,
le Caucase (en russe, Kavkaz) était auréolé d’un
grand prestige aux yeux des Anciens, qui le considéraient comme
la patrie de Prométhée. C’est vers la Colchide que
les Argonautes devaient partir à la recherche de la Toison d’or
; c’est en Arménie, sur le mont Ararat, que se serait échouée
l’arche de Noé.
Le Caucase et les régions transcaucasiennes appartiennent au
domaine alpin , caractérisé ici par la surrection de très
hautes chaînes, l’effondrement de profonds bassins, des
montées volcaniques de grande puissance. La chaîne du Caucase
proprement dite s’oppose, par sa relative simplicité, aux
chaînes, plateaux et vallées de Transcaucasie, plus complexes.
Rendu célèbre par les récits d’explorations,
les souvenirs littéraires, les légendes qui lui sont attachées,
le Caucase est l’une des chaînes les plus élevées,
les moins franchissables, les plus mystérieuses de l’ex-Union
soviétique, une barre culminant à plus de 5 600 m, s’étirant
de la mer Noire à la Caspienne sur plus de 1 200 km ; il domine,
au nord, le pays des steppes sauvages du Kouban et de Nogaïsk et,
au sud, les dépressions fertiles du Rion et de la Koura ; c’est
un monde de sommets longtemps inviolés, de plateaux pelés,
de hautes vallées isolées.
Découpé en régions simplement définies par
la nature du relief et l’appartenance ethnique, le Caucase a été
longtemps un foyer d’endémismes et le refuge de sociétés
archaïques et belliqueuses. Mais il a aujourd’hui un rôle
original et un avenir économique dans l’Union : la montagne
fournit ses populations, ses eaux, ses minerais pour la mise en valeur
de l’avant-pays.
L’histoire du Caucase explique l’hétérogénéité
de sa population actuelle. Autochtones réfugiés dans la
montagne, envahisseurs de toutes origines, tour à tour fixés
dans le pays et refoulés par les vagues suivantes, fugitifs échappés
à de plus lointaines convulsions politiques ont constitué
cette toile bigarrée de races et de langues : le seul Daghestan
avec ses trente langues en est un bon exemple. Diversité mais
non disparité culturelle : dans le cadre géographique
du Caucase, surtout dans les montagnes du Nord, s’est formée
une civilisation bien spécifique.
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1.
La géologie du Caucase
Du point de vue
géologique, le Caucase représente un chaînon externe
de l’édifice alpin de l’Eurasie. Découpé
par de profonds accidents longitudinaux, il se compose du Grand Caucase
(Bolchoï Kavkaz), trait dominant, rectiligne, long de 1 300 km
et large de 150 à 200 km, d’une zone intermédiaire
de Transcaucasie du Nord et, au-delà, du Petit Caucase (Malyï
Kavkaz), plus court et plus complexe que le Grand Caucase. Cet ensemble,
dont la largeur totale atteint 400 km, est buté au nord par la
plate-forme précambrienne russe et par la plate-forme épihercynienne
du Précaucase. Cette dernière, formée d’un
substratum d’âge dévonien à permien inférieur,
plissé, faiblement métamorphique, et d’une couverture
mésozoïque et cénozoïque tranquille, dessinant
des plis de fond, s’enfonce par gradins vers le sud, à
l’approche du Grand Caucase, sous les avant-fosses du Kouban occidental
et oriental et du Terek (Caspienne moyenne). La zone de Laba-Malka est
une partie de la plate-forme épihercynienne entraînée
par le secteur central, le plus élevé du Grand Caucase,
pendant la phase finale de son ascension. Elle est séparée
du Grand Caucase par la cicatrice de Tyrnyaouz-Pchekich (cf. carte structurale).
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Le
Grand Caucase
Il est marqué par une zone axiale d’un relief très
vigoureux, se profilant entre 3 500 m et 4 500 m, rectiligne sur 1 300
km et cependant divisée par de grands accidents transversaux.
Le secteur central, le plus exhaussé, délimité
par des failles de « direction caucasienne », est-ouest
et nord-ouest - sud-est, est composé de schistes cristallins
et de gneiss du Paléozoïque inférieur et peut-être
du Précambrien supérieur, et des parties inférieures
du Paléozoïque moyen, granitisés par des intrusions
d’âge carbonifère. La structure, fortement dissymétrique,
manifeste une tendance au chevauchement vers le sud, allant jusqu’au
charriage sur 15 km de la « nappe de Chtavler ». Tandis
que le flanc nord (zone de Laba-Malka) plonge monoclinalement vers le
nord, le flanc sud a été comprimé en plis, souvent
isoclinaux, déversés vers le sud, constitués de
roches terrigènes et carbonatées, épimétamorphiques,
du Paléozoïque moyen et supérieur, et par des formations
gréso-schisteuses puissantes du Trias ( ?) et du Lias, surmontées
de flysch jurassique supérieur, crétacé et paléogène
inférieur. La « zone plissée d’Abkhasie-Ratcha
» assure la transition avec le massif intermédiaire de
Transcaucasie.
Le secteur nord-occidental est séparé du secteur central
par des fractures profondes et des flexures nord-nord-ouest - sud-sud-est,
le long desquelles le soubassement paléozoïque descend à
une profondeur considérable. La zone axiale est formée
de Lias et de Dogger, les flancs de Malm (faciès flysch dominant)
avec une structure en éventail.
Le secteur oriental, à l’est de la route militaire de Géorgie,
également bas, est constitué, dans sa partie axiale, par
du Lias très puissant, qui forme des structures subordonnées.
Le versant nord, le Daghestan, jurassique moyen et supérieur
et crétacé, relativement calme, est caractérisé
par des anticlinaux coffrés et des synclinaux en auge. Le versant
sud, domaine d’un flysch allant du Malm au Paléogène,
a été comprimé en plis à tendance isoclinale
et en écailles imbriquées poussées vers le sud
et s’accentuant en petites nappes.
Le secteur sud-oriental, où le Grand Caucase s’enfonce
vers la mer Caspienne, est composé dans sa partie axiale de formations
gréso-argileuses de l’Aalénien-Bajocien ; la structure
est presque en éventail.
Le Grand Caucase est nettement limité au sud par la « cicatrice
de Kakhetie-Letchkhoum ».
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La
dépression de Transcaucasie du Nord
On y distingue deux parties.
La partie occidentale, à l’ouest du méridien de
Tbilissi, présente un massif central, dit « bloc de Géorgie
», qui affleure dans le petit massif de Dziroula, formé
de Paléozoïque inférieur métamorphique, traversé
par des granites paléozoïques et antérieurs au Malm.
Ce soubassement s’enfonce profondément, à l’ouest,
sous la « dépression du Rioni » ; dans le massif
de Dziroula, il est surmonté d’un Lias-Dogger relativement
épais, disloqué, puis d’une série très
réduite. Vers l’ouest la dépression du Rioni s’élargit,
s’approfondit et passe à la dépression de la mer
Noire.
La fosse interne de la Koura est en grande partie établie sur
le soubassement du massif intermédiaire de Transcaucasie. Son
remplissage néogène forme des plis complexes, déjetés
ou déversés vers le sud.
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Le
Petit Caucase
Il se distingue du Grand Caucase par l’absence de soulèvement
axial, et par une disposition fort complexe, liée encore à
l’existence de fractures profondes ouest-est et nord-ouest - sud-est.
Les magmatismes mésozoïque et cénozoïque y ont
un développement puissant, sous forme intrusive ou effusive,
en particulier au Néogène et au Quaternaire : les formations
volcaniques continentales correspondantes couvrent plus d’un quart
de la surface du Petit Caucase. On distingue quatre zones principales.
La zone de plissements d’Adjar-Trialeti, à structure en
éventail, est formée sur l’emplacement d’une
dépression remplie de formations volcaniques et carbonatées
allant de l’Albien au Crétacé supérieur et
par du flysch pyroclastique paléocène à éocène.
La zone de Somkhet-Karabakh et Kafan correspond à une dépression
alpine, jurassique et crétacée, surimposée sur
une saillie du substratum ancien, analogue au bloc de Géorgie
; ses dépôts sont traversés par des roches granitoïdes
du Jurassique supérieur-Crétacé inférieur,
ainsi que par de nombreux petits amas de gabbros et d’hyperbasites
du Crétacé supérieur. La structure, complexe, résulte
de la juxtaposition de plusieurs éléments tectoniques
autonomes. Sa marge sud-ouest forme la « fosse de Sevan-Akera
».
La zone d’Arménie, partie axiale du Petit Caucase, a un
substratum métamorphique du Paléozoïque inférieur
(au sud-est, du Paléozoïque moyen) et une couverture débutant
par un Crétacé supérieur peu puissant, suivi d’épaisses
formations flyschoïdes et pyroclastiques du Paléogène.
D’immenses formations effusives continentales du Néogène
et du Quaternaire forment le « plateau volcanique d’Arménie
» et le « plateau d’Akhalkalakh ».
La zone de l’Araxe, marge sud-ouest du Petit Caucase, n’a
pas subi d’importante orogenèse hercynienne et elle est
devenue à l’Oligocène et au Néogène
la « fosse interne de l’Araxe moyen ».
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Évolution
et rapports avec les régions voisines
Trois étapes principales sont distinguées
dans l’histoire tectonique du Caucase :
– une étape antéhercynienne, non déchiffrée
;
– une étape hercynienne, avec développement des
fosses du Silurien au Carbonifère inférieur, puis plissement
et formation des avant-fosses et fosses internes du Carbonifère
moyen au Permien inférieur ;
– une étape alpine, commençant par la transgression
du Permien tardif, étape elle-même divisée en prémices
: Permien tardif-Trias, stade alpin précoce (Jurassique tardif
; Jurassique inférieur et moyen dans le Petit Caucase), stade
alpin moyen (Crétacé et Paléogène inférieur,
ainsi que Jurassique supérieur dans le Grand Caucase), stade
alpin tardif (à partir de l’Oligocène).
Les glaciations du Quaternaire se sont ensuite puissamment manifestées
dans le Grand Caucase, et beaucoup plus faiblement dans le Petit Caucase.
Il faut noter enfin que le Grand Caucase est étroitement lié
au sud-ouest de la Crimée montagneuse. Un géosynclinal
unique de Crimée-Caucase a persisté depuis le Permien
jusqu’au Paléogène ; et c’est au moment du
soulèvement général que s’est produite la
division. Pendant un certain temps, ce géosynclinal se continuait
au-delà de la mer Caspienne, dans le Grand Balkhan et le Kopet-Dagh.
Le Petit Caucase se raccorde, de son côté, directement
à l’Asie antérieure : la zone d’Adjar-Trialeti
prolonge les Pontides, tandis que la zone centrale se raccorde avec
le centre de l’Anatolie (Anatolides).
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On traitera ici,
non seulement de la chaîne caucasienne stricto sensu, mais aussi
des montagnes et bassins faisant géologiquement partie du système
caucasien et formant dans le cadre de l’ex-Union soviétique,
avec les républiques de Géorgie, d’Arménie
et d’Azerbaïdjan, un ensemble de régions bien individualisées
tant par leur position périphérique et leur assimilation
tardive que par la spécificité des peuples et des cultures.
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La
haute chaîne
L’ensemble de la chaîne couvre 450 000 km2 et s’élève
à 5 629 m au mont Elbrouz. La puissance du soulèvement
explique les dimensions et les altitudes. Les phases tectoniques qui
se sont succédé ont différencié : un noyau
de roches cristallines et de formations primaires indurées formant
une longue amande centrale ; des masses énormes de flysch (grès
et schistes jurassiques) provenant de la démolition de premières
chaînes et enrobant le noyau ; des dépôts tertiaires
profonds accumulés dans des fosses d’avant-pays et soulevés
sous forme de chaînes d’avant-mont ainsi que des émissions
volcaniques crevant le cristallin et le flysch et donnant, dans la zone
axiale, les sommets culminants.
La dernière phase de soulèvement est ici très récente,
puisque l’ensemble de la déformation quaternaire atteindrait
verticalement 3 km, dont 400 m depuis le stade glaciaire de Riss. La
tectonique contemporaine bouleverse les éléments les plus
frais du relief : des coulées volcaniques recouvrent des moraines
de la dernière glaciation, celle de Chvalinych (Würm) ;
les séismes fréquents et dévastateurs entraînent
des avalanches de pierres, la formation de failles, le déplacement
des cours d’eau. La presqu’île d’Apchéron
qui prolonge l’axe du système caucasien est formée
de 250 petits anticlinaux, diapirs et volcans de boue dont l’activité
reste constante et qui traversent des formations quaternaires. L’importance
des sources thermales et minérales qui jalonnent les failles
a fait du Caucase, dès l’époque tsariste, la région
balnéaire de la Russie (le nom de Tbilissi signifie en géorgien
« soufre ») ; Mineralnye Vody et Kislovodsk (avec la célèbre
« Narsan ») comptent parmi les stations du monde les plus
réputées.
Cette formation très récente explique la relative rareté,
en regard des autres montagnes alpines, des formes de relief glaciaire
: la chaîne n’ayant pas atteint une forte altitude, au moins
durant les premières phases tectoniques, les formes würmiennes
seules sont relativement bien représentées par des cirques,
quelques vallées en auge assez courtes et des vallums d’accumulation.
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Une barrière, un refuge
La position du Caucase en fait une barrière climatique.
Il oppose aux masses d’air arctique stagnant sur les steppes un
barrage infranchissable : ainsi la côte sud-est de la mer Noire
et la dépression de Colchide, protégées des coups
de froid, connaissent un type original de climat subtropical. Les dépressions
venues de l’ouest circulent librement le long du flanc sud, la
montagne canalisant des vents dominants. Les zones de forte pluviosité
se situent au bord de la mer Noire. La partie orientale est moins arrosée
que le centre et l’ouest.
Obstacle aux communications nord-sud, la chaîne, peu découpée,
difficilement pénétrable, a longtemps été
isolée des pays russes. La seule route gardée militairement
était la route stratégique de Vladicaucase (Ordjonikidze)
à Tbilissi (Tiflis), qui reste la grande route commerciale et
touristique. La civilisation géorgienne a reçu des apports
de Byzance, par la mer Noire, alors que l’Azerbaïdjan a été
islamisé. Le Caucase a joué le rôle d’un refuge
devant les invasions qui ont balayé les steppes, ce qui explique
la multiplicité des peuples qui, retirés dans les hautes
vallées, ont gardé leurs langues et traditions ; ces pasteurs
ou agriculteurs ont exploité les ressources de la montagne. Certains
ont longtemps évolué en vase clos et comptent quelques
milliers de représentants seulement. Ils ont cependant subi l’influence
des peuples qui ont envahi les plaines. Mais la colonisation russe a
fait venir dans les régions caucasiennes plus de trois millions
d’Européens en majorité slaves. Ainsi la montagne,
perdant peu à peu sa fonction de refuge, s’est ouverte
à une économie et à une société modernes.
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Dissymétries et oppositions des paysages
Les critères de différenciation reposent sur des contrastes
physiques et humains. D’abord entre les deux versants : du point
de vue de la structure, les plis se resserrent au sud de la zone axiale,
tandis qu’au nord ils s’étalent plus largement et
que de belles cuestas précèdent la zone plissée
; quant à la glaciation, elle est plus intense au nord, pourtant
plus sec, mais plus froid ; en ce qui concerne l’occupation humaine,
la colonisation russe est plus dense dans l’avant-pays et sur
les versants qu’au sud, où s’est maintenu le peuplement
initial. Enfin entre l’Ouest et l’Est : des contrastes climatiques
et ethniques portent par conséquent sur les paysages. Ces caractères
permettent de distinguer trois Caucases.
Le Caucase occidental s’élève au-dessus de la mer
Noire, se composant de plis resserrés dans le flysch. Au nord,
la steppe grimpe jusqu’à 500 m. Au-dessus de cette altitude,
les zones les plus arrosées situées entre 1 000 et 2 000
m ne reçoivent pas plus de 700 mm de pluie. Les formations végétales
étagées au-dessus de la plaine du Kouban évoquent
celles de Crimée : forêt claire composée de chênes
et d’arbres fruitiers sauvages en altitude, formations à
tendance xérophytique plus bas, avec genévriers, paliurus,
pistachiers. Le versant méridional, plus développé,
reçoit des précipitations supérieures à
1 m, inégalement réparties. Au-dessus de 2 200 m s’étend
une pelouse alpine avec flore subarctique ; de 1 400 à 2 200
m, l’étage subalpin reçoit plus de 1 500 mm (maximum
en hiver, minimum en été), d’où prairie aux
herbes très élevées ; au-dessous se développe
une forêt de résineux et d’essences subtropicales
et méditerranéennes qui domine la Riviera et qui faisait
de la Colchide un pays paradisiaque pour les Grecs qui la colonisèrent.
Les pluies (plus de 2,5 m) s’abattent en automne et en hiver,
les amplitudes annuelles sont faibles et les stations de la mer Noire
ne connaissent que quinze jours de gel par an. Encore peu exploitée,
la forêt humide des pentes comprend des espèces endémiques
de chênes, de pins et de sapins, d’autres apportées
d’Orient (acacias, kakis, eucalyptus, palmiers). Les zones défrichées
sur les versants les mieux orientés sont les domaines des plantations
de thé et d’agrumes, tandis que les bassins marécageux,
comme la dépression du Rion au pied de la montagne, sont convertis
en rizières.
Le Caucase central, plus élevé, concentre les neuf dixièmes
des glaciers de la chaîne et présente les formes alpines
les plus aiguës, crêtes et pyramides. Les glaciers de vallées,
transversaux au nord, descendent jusqu’à 2 000 m, alors
que les cirques s’ouvrant vers le sud ne retiennent en altitude
que quelques appareils. Les précipitations diminuent en direction
de l’est, et c’est dans cette zone de transition qu’est
tracée la ligne de partage entre élevage à prépondérance
bovine à l’ouest et transhumance ovine à l’est.
Protégé par des passes très élevées,
le versant sud résista longtemps à la conquête russe.
Le Caucase oriental commence à l’est de la route stratégique
qui emprunte les cours supérieurs du Terek et de la Koura ; il
présente des reliefs plus bas, plus simples et plus secs. La
zone axiale manque. Le flysch, composé de grés et de calcaires,
est lourdement plissé, la glaciation n’a laissé
que de faibles traces. Le trait dominant est celui des hauts plateaux
karstiques coupés de canyons, aux hivers sans neige, couverts
d’une forêt rabougrie, domaine des pasteurs qui ont contribué
à sa dégradation. La zone du piémont du versant
nord est envahie par une steppe boisée ; au sud dominent des
associations qui rappellent celles de Méditerranée orientale.
Le pays de Daghestan, isolé par des gorges, peuplé de
pasteurs parcourant les plateaux trop secs et restés farouches
montagnards, caractérise bien les types de régions d’économie
fermée de cette partie du Caucase.
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Transformation
de l’économie caucasienne
Des activités traditionnelles, seules les plus rentables ont
été conservées et développées. L’exploitation
de ressources nouvelles a commencé.
La transhumance reste l’activité essentielle des montagnes
les plus arides, qui offrent pourtant en été plus de fraîcheur
que les steppes de piémont ; mais elle ne s’est maintenue,
sous une forme collectivisée (kolkhoz groupant des centaines
de familles et des troupeaux de dizaines de milliers de têtes),
que dans le Centre et l’Est où l’on compte plus de
120 moutons pour 100 ha (il y a plus de 2 millions d’ovins dans
la République d’Azerbaïdjan). Avec la disparition
de l’habitat d’altitude – il n’y a plus guère
de vie au-dessus de 2 000 m – les pratiques de transhumance se
sont intensifiées grâce à la modernisation de gros
villages permanents dans les vallées : les troupeaux viennent,
en été, de la dépression de l’Azerbaïdjan,
des bords de la Caspienne et des steppes de Nogaïsk au nord.
Les cultures de montagne se présentent sous la forme d’îlots
réduits : petite irrigation au fond des vallées, arbres
fruitiers sur les pentes, cultures sèches de mil, d’orge
et de blé. Sur les bas versants, dans les zones de piémont
et les grandes vallées qui pénètrent la montagne,
plus du cinquième des terres sont mises en culture selon deux
techniques. Les systèmes de cultures non irriguées sont
pratiqués sur le versant nord par d’immenses kolkhoz qui
ont défriché les zones de steppe boisée, les cônes
de déjection, les bassins ; on a aménagé des bandes
forestières de protection et on cultive surtout des céréales.
En bordure des dépressions transcaucasiennes, les collines portent
des vergers et des vignobles ; les vallées les plus basses cultivent
les céréales, les oléagineux, le tabac, les fourragères.
Sur les flancs qui dominent la mer Noire, de vastes sovkhoz concentrent
les cultures du thé (zone vers 300-400 m d’altitude), des
citronniers, des plantes aromatiques et d’une plante oléagineuse
peu cultivée dans le monde, à l’exception de la
Chine, le tung.
Les systèmes de cultures irriguées reposent sur l’utilisation
des eaux d’inondation des vallées inférieures –
en particulier des affluents du Rion et des dépressions de la
Koura – et sur la pratique locale, autour des villages et des
bourgs, de techniques artisanales, ainsi que sur l’utilisation
des ressources fournies par les barrages de la montagne. Ces systèmes
s’appliquent à la culture du riz (vallée du Kouban,
au nord, vallées du Rion), aux légumes d’eau et
cultures maraîchères, qui forment des ceintures autour
des villes, enfin et surtout aux fourrages dans les grands kolkhoz d’élevage.
La mise en valeur des ressources énergétiques de la haute
montagne n’intéresse jusqu’à présent
que le piémont. Les grands systèmes sont actuellement
en fonction : Mingetchaur, en Azerbaïdjan, où un immense
lac artificiel retient les eaux des rivières Alazani, Iouri et
Koura qui descendent des plus hauts sommets du Caucase oriental ; autour
de Tbilissi, où plusieurs réservoirs retiennent des eaux
utilisées pour l’irrigation, pour le ravitaillement de
la capitale et du centre industriel de Roustavi ; sur le Rion moyen,
où un escalier de centrales alimente la basse vallée et
le centre industriel de Toutais.
Les travaux sont moins avancés sur les versants nord dont les
besoins sont moindres, en raison de la faible densité de population
des plaines qui s’étendent à leurs pieds. Les fleuves
Soulak et Terek (deux centrales près de la ville d’Ordjonikidze),
qui se jettent dans la Caspienne, et le Kouban, tributaire de la mer
d’Azov, sont exploités.
Il n’y a pas non plus d’exploitation minière importante
dans la montagne elle-même. Des gisements de grandeur relativement
médiocre sont exploités dans les basses vallées
: un peu de charbon, sur le versant nord, à l’ouest de
Nalchik et dans une des vallées caspiennes du Daghestan ; sur
les versants sud, en république de Géorgie, un gisement
polymétallique au pied du Kazbek ; surtout des gisements d’hydrocarbures
qui, si l’on excepte celui de Bakou sur la Caspienne , sont localisés
dans les bassins de subsidence (dépression du Kouban et de ses
affluents sur le versant septentrional du Caucase occidental, centre
de Groznyi, dans la vallée du Terek, gisements sublittoraux entre
les ports de Derbent et Makhatchkala sur la Caspienne, qui assurent
chacun des productions annuelles de plusieurs millions de tonnes).
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Les
pays transcaucasiens
Au-delà du Caucase se trouve un ensemble de régions fort
mal connues, visitées par quelques Occidentaux seulement, sur
lesquelles les études de géographie humaine et économique
restent très rares et dont on ne possède pas de cartes
à échelle suffisante pour en entreprendre une étude
précise et sérieuse. Les monographies publiées
en russe n’envisagent la géographie de ces régions
que dans le cadre administratif des républiques qui les découpent
(Géorgie, Azerbaïdjan et Arménie, chacune d’entre
elles comportant des républiques ou territoires autonomes).
Il faut distinguer d’abord les dépressions transcaucasiennes,
collines, piémonts, vallées, résultat d’affaissements
entre la mer Noire et la mer Caspienne, formées d’une série
de horsts et de grabens et partagées par le plateau de la Souram
(900 m) en deux bassins hydrographiques bien individualisés par
le climat et l’économie.
La partie occidentale appartient, en effet, au bassin versant de la
mer Noire, drainé par le Rion et ses affluents : c’est
la Géorgie des plaines, la plus fertile et la plus peuplée.
Les affluents de la Koura dissèquent des collines formées
dans les dépôts néogènes tendres. Sur les
terrasses et les flancs de la montagne se concentre une population groupée
en gros villages, centres de sovkhoz et de kolkhoz qui ont répandu
la culture industrielle du thé et les cultures vivrières,
oléagineux et maïs. La basse plaine du Rion représente
un ancien golfe comblé, se terminant en limans et deltas où
s’accroche, au sud, le port de Batoum. La Koura endiguée,
les marais asséchés et assainis (la malaria sévissait
au siècle dernier), à l’abri des bandes de protection
formées d’eucalyptus, les cultures ont pu se développer,
favorisées par des hivers relativement doux, des étés
très chauds et surtout des précipitations abondantes :
plus de 3 m par an. Descendue des montagnes, une population variée
a colonisé ces terres.
La partie orientale se compose du bassin plus vaste de la Koura, réunissant,
dans un entonnoir, à partir de Tbilissi, l’éventail
des torrents descendus du Caucase central et oriental et des hauts plateaux
volcaniques d’Arménie. Le climat devient beaucoup plus
sec : le fond de la « fosse » de l’Azerbaïdjan
ne reçoit pas 500 mm. La population se rassemble sur les bas
plateaux et les collines du pays de Tbilissi, seule grande ville, née
au carrefour des deux routes nord-sud et ouest-est, cœur de la
Géorgie, ancien marché qui devient ville administrative
et industrielle (textile d’abord, puis industrie métallurgique
: fer et métaux non ferreux) et a été rénové
par la proximité du combinat sidérurgique de Roustavi.
La vieille ville marquée par l’Islam, s’entoure de
quartiers neufs au dessin géométrique où s’entassent
les montagnards attirés par les nouveaux emplois.
Vallée moyenne et basse vallée de la Koura sont couvertes
de steppe : les cultures sèches forment des oasis au milieu de
vastes étendues pastorales, fréquentées l’hiver
par les bergers du Daghestan. Toute transformation passe donc par l’irrigation.
La construction du barrage-réservoir de Mingetchaur a permis
le développement, qui est loin d’être parvenu à
son terme, d’un périmètre d’irrigation : au
coton s’associent les oléagineux comme le sésame
et le tournesol, les plantes industrielles comme le tabac, les plantes
fourragères permettant d’accroître l’élevage
bovin ; le vignoble enfin, destiné à satisfaire une consommation
en augmentation constante, se développe. Le littoral caspien
est formé par l’immense delta de la Koura qui progresse
vers le sud et gêne l’implantation de ports. Une région
sublittorale originale est formée au sud par le Lenkoran, favorisé
par des précipitations plus abondantes, des hivers généralement
doux, où la végétation naturelle se compose d’essences
endémiques, avec sous-bois denses, et dont les vastes clairières
sont le domaine du riz et du thé.
Ainsi, la montagne caucasienne se dépeuple au-dessous de 1 000
m au profit des bassins : il ne resterait que quelques centaines de
milliers de pasteurs transhumants. La sédentarisation s’opère
dans les zones d’irrigation, autour des ports (Bakou, Batoum et
les centres balnéaires de la mer Noire), autour des centres miniers.
Les pays arméniens restent peuplés, au moins dans les
zones de cultures et de ressources. Le relief se compose encore de quelques
chaînes plissées dans des formations secondaires, mais
de style plus lourd : l’action de phases de pénéplanation,
les effondrements qui les affectent ont empâté les formes.
Les épanchements volcaniques y atteignent des dimensions énormes
: vastes coulées d’Arménie orientale recouvrant
près de la moitié de la superficie de la république
et chaînes de cônes dominant le bassin du fleuve Araxe révèlent
l’action volcanique du Néogène et du Quaternaire.
Enfin, les bassins profonds, enfoncés dans la masse montagneuse,
les uns remplis par les eaux (lac Sevan), les autres remblayés
de dépôts récents (Leninakan et surtout Erevan)
contribuent à découper en grandes masses un relief qui
évoque celui des hauts plateaux d’Asie Mineure. La glaciation
y a laissé des marques : les appareils glaciaires descendaient,
lors de la dernière phase, jusqu’à 2 000 m. Une
belle végétation étagée couvre les pentes
jusqu’à 2 500 à 3 000 m, mais la forêt est
localisée sur les versants les plus arrosés : de la zone
steppique, comprise entre 1 200 et 2 000 m, on passe à la prairie
et à la pelouse, ponctuée d’îlots xérophytiques.
De vastes étendues sont encore parcourues par des pasteurs transhumants.
L’irrigation de type traditionnel a permis le développement
de l’agriculture au fond des bassins de l’Araxe. On se propose
d’utiliser les eaux du lac Sevan pour l’irrigation de centaines
de milliers d’hectares, mais la rigueur des hivers interdit ici,
à l’exception du coton, les plantes trop fragiles. Les
villes, entourées de banlieues maraîchères et de
vergers, rénovées par l’implantation de combinats
textiles, animées par des industries de métaux non ferreux,
cuivre, plomb et zinc, concentrent sans doute plus de la moitié
de la population : sur trois millions d’habitants, plus d’un
million vivent à Erevan, la capitale, et à Kirovakan.
Il est difficile d’évaluer, en termes numériques,
l’importance exacte de ces régions méridionales
en ce qui concerne la population et l’économie. Elles rassemblent
plus de 16 millions d’habitants (Géorgie, 5,5 ; Azerbaïdjan,
7,4 ; Arménie, 3,5, auxquels il faut ajouter la population de
la fédération de Russie qui s’étend au sud
jusqu’au Caucase). Le contraste entre les grosses agglomérations,
villes nouvelles et villes-champignons, rappelle celui qui existe dans
les pays neufs de Sibérie et d’Asie centrale : Bakou et
Tbilissi dépassent chacun le million d’habitants. Les excédents
naturels, pourtant en recul, restent très élevés
: plus de 30 p. 1 000. Le bariolage et par conséquent l’amalgame
des populations en font un creuset d’où sortira une génération
nouvelle. Sur le plan économique, surtout agricole, c’est
en million d’hectares irrigués qu’il faudra évaluer
les progrès réalisés : comme l’Asie centrale,
ces régions ravitaillent déjà en vin, en fruits
tropicaux, en textiles les zones plus peuplées, et au niveau
de vie plus élevé, de l’Ukraine et de la Russie
centrale. Les chiffres de production minière, si l’on excepte
le pétrole, sont peu significatifs, comparés à
ceux de l’Oural ou de l’Ukraine : 700 000 tonnes de houille
en Géorgie, 500 000 tonnes de manganèse (mais les réserves
sont importantes) à Tchiatoura, aussi en Géorgie ; du
cuivre en Arménie, à Allaverdy.
Mais les prospections sont loin d’être achevées et
la transformation sur place des minerais offre l’avantage de créer
de nombreux emplois pour la main-d’œuvre rurale en excédent.
Enfin, la production d’énergie hydro-électrique,
qu’on peut chiffrer aux environs de 10 à 15 milliards de
kW, peut encore s’accroître sans pour autant approcher du
potentiel des grands fleuves sibériens. L’émigration
traditionnelle vers la Russie se poursuit en prenant des aspects nouveaux
: il ne s’agit plus seulement d’une main-d’œuvre
minière et industrielle, mais aussi de cadres et d’intellectuels
d’Arménie et de Géorgie qui s’établissent
à Moscou et à Leningrad.
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Le
Caucase abrite une des plus étonnantes mosaïques du vieux
continent. Beaucoup étaient déjà à pied d’œuvre
lors des premiers témoignages des auteurs antiques ; d’autres,
un peu plus tard, vinrent s’y agréger, repoussés par
les grandes masses humaines refluant du Nord ; d’autres enfin, avant-garde
ou retardataires de plus vastes migrations, détachés du
flot des envahisseurs, se fixèrent sur les versants de la grande
chaîne centrale. Tous, tôt ou tard, se sont retrouvés
naturalisés Caucasiens en peu de générations, effet
d’un curieux pouvoir du décor et des hommes du lieu. Comme
pour leurs langues, tout aussi nombreuses, les Caucasiens, malgré
leurs différences et leurs inimitiés, se sont façonné
des civilisations certes variées, mais qui se révèlent
appartenir au même type dès qu’on les compare à
ce qui n’est pas le Caucase.
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Divisions
politiques
Avant l’éclatement de l’Union en 1991, plus du quart
des entités nationales soviétiques étaient concentrées
au Caucase : 14 sur 52 que comptait l’U.R.S.S., en tout plus de
23 millions d’habitants. Trois républiques fédérées
: Arménie (3 354 000 hab.), Azerbaïdjan (7 174 000 hab.),
Géorgie (5 471 000 hab.). Neuf républiques autonomes,
dont une rattachée à l’Azerbaïdjan : le Nakhitchevan
(300 000 hab.) ; deux à la Géorgie : l’Abkhazie
(538 000 hab.), l’Adjarie (382 000 hab.) ; six à la Russie
: le Daghestan (1 823 000 hab.), la Kabardino-Balkarie (768 000 hab.),
l’Ossétie du Nord (638 000 hab.), la Tchétchéno-Ingouchie
(1 290 000 hab.), celle des Adyghés (436 000 hab.), celle des
Karatchaïs-Tcherkesses (422 000 hab.). Deux régions autonomes,
dont une rattachée à l’Azerbaïdjan : le Haut-Karabakh
(192 000 hab.) ; une à la Géorgie : l’Ossétie
du Sud (99 000 hab.).
Cet assemblage de peuples, sauf pour les plus grandes unités,
ne correspond à aucune réalité historique. Il fut
le fruit de la combinaison de trois facteurs : les dépeçages
de type colonial opérés par l’Empire russe ; ceux
pratiqués à son tour par l’Union soviétique
en formation ; enfin, les manipulations, déplacements et massacres
de populations dus aux conquêtes tsaristes du XIXe siècle
et aux soubresauts de la politique soviétique depuis les années
quarante. Par exemple, l’Ossétie est rattachée pour
les deux tiers à la Russie, pour un tiers à la Géorgie.
Le Haut-Karabakh, peuplé de 80 p. 100 d’Arméniens,
dépend de l’Azerbaïdjan, ce qui a conduit aux drames
que l’on connaît. Une importante fraction des Tchétchènes-Ingouches,
déportés massivement en 1944, vit encore au Kazakhstan,
de même que nombre de Karatchaïs et de Balkars, victimes
du même sort. L’histoire réelle du Caucase avait
tracé un tout autre espace, bouleversé et défiguré
entre 1801 et 1953.
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Repères
historiques
Les peuples indigènes
Le peuplement du Caucase s’est maintenu pratiquement sans interruption
depuis le Chelléen, où l’on trouve déjà
trace d’activité humaine. Cette occupation se poursuit
et s’étend tout au long de la préhistoire, avec
une extension en croissance constante au cours des trois-centième
et deux-centième millénaires, témoignant d’une
particulière intensité de l’époque moustérienne
jusqu’au Néolithique, dans toutes les zones du Caucase,
montagne comprise. Plus proches, entre les quatrième et premier
millénaire, quatre grandes et assez brillantes cultures ont laissé
de considérables vestiges : celle de Maïkop-Koban, au Caucase
septentrional, entre le Kouban et le Térek ; celle du Mt’kwar-Araks
(ou Koura-Araxe), sur le territoire de la Géorgie du Sud-Est
et de l’Arménie du Nord-Est ; celle de Colchide, Caucase
du Sud-Ouest, de l’Abkhazie au Lazistan ; celle, enfin, de Trialeti,
en Géorgie centrale et méridionale. Ces civilisations
riches et déjà raffinées restent anonymes : on
ignore, en l’absence de toute écriture, qui en étaient
les créateurs, les porteurs, les usagers. Il n’est pas
certain qu’elles puissent être revendiquées, comme
c’est généralement le cas, par les peuples «
indigènes » du Caucase, expression désignant en
fait les premiers arrivés, par rapport aux plus tard venus, tels
les Arméniens, les Ossètes, les Turcs, etc. Si l’on
connaît avec précision les dates d’arrivée
de tous ces derniers, on ignore en revanche celle des premiers. On sait
seulement qu’ils étaient là avant l’ère
chrétienne, grâce aux témoignages, échelonnés
sur dix siècles, des auteurs grecs et latins.
Les peuples du Nord-Ouest, Tcherkesses, Abkhazes et Oubykhs, occupaient,
dès l’Antiquité, une vaste zone depuis le littoral
de la mer Noire et la Crimée jusqu’au Térek, et
des fleuves Kouban et Kouma à la chaîne du Caucase. Ceux
du Nord-Est – depuis le Térek jusqu’au Caucase et
à la Caspienne. Les Caucasiens du Sud, Géorgiens, Svanes
et Mingréliens, sont là depuis plus longtemps, probablement
dès avant le premier millénaire ou du moins à son
tout début, sur un territoire correspondant en gros aux actuelles
limites de la Géorgie. Le royaume d’Ourartou, dont la puissance
se développe du XIIIe au IXe siècle avant l’ère
chrétienne, fut anéanti au VIIIe siècle par les
Scythes et quelques autres nomades, laissant ainsi un espace aux conquérants
arméniens, qui s’y installèrent vers le VIIe-VIe
siècle. À la fin du premier millénaire, quatre
royaumes importants s’étaient formés au sud de la
chaîne : la Colchide à l’ouest, où les Argonautes
sont censés avoir ravi la Toison d’or, avec pour capitale
Kutaia (actuellement Koutaïs) ; l’Ibérie, dans les
limites de la Géorgie centrale et méridionale, mais beaucoup
plus au sud qu’aujourd’hui, jusqu’à Kars (capitale
Mtskheta) ; l’Arménie, depuis le lac de Van jusqu’au-delà
du lac de Sevan (capitale Artachart, puis Dwin, enfin Erevan) ; l’Albanie
– qui n’a rien à voir avec celle des Balkans –,
à peu près le territoire de l’actuel Azerbaïdjan,
avec en plus le sud du Daghestan et une partie de la Géorgie
orientale (capitale Kabala, puis Partav). La langue des deux premiers
était le géorgien, à l’époque indifférencié
(la langue des Svanes était déjà séparée
et très différenciée ; ils constituaient à
l’époque un royaume indépendant) ; en Albanie, on
parlait aussi des langues caucasiques indigènes, mais relevant
de la famille du Nord-Est ; la langue arménienne est au contraire
d’origine indo-européenne.
Après les invasions romaines et surtout perses, les quatre royaumes,
sous l’influence grandissante de Byzance et des prosélytes
syriens, adoptent la religion chrétienne au cours du IVe siècle,
événement décisif dans l’histoire du Caucase.
L’Ibérie, l’Arménie et l’Albanie se
dotèrent chacune d’un alphabet propre, remarquablement
adapté aux sons de leur langue respective. En Albanie, où
se parlaient 26 langues (on en parle 26 aujourd’hui encore sur
le même territoire !), ce fut l’oudi qui servit de base
à la langue officielle. La littérature albanaise est perdue,
et le royaume lui-même disparut au VIIIe siècle ; il n’en
reste plus que quelques œuvres d’art, des inscriptions lapidaires
et trois villages où l’on parle encore oudi. L’Ibérie,
devenue Géorgie, et l’Arménie ont connu au contraire
une longue histoire, traversée par bien des guerres, heureuses
et plus souvent malheureuses, marquée par des périodes
d’occupation étrangère, mais aussi de redressement
et d’éclat, jusqu’à l’annexion par la
Russie, au début du XIXe siècle, et enfin la soviétisation,
après trois ans d’indépendance de 1918 à
1921. Leurs civilisations, souvent brillantes, n’ont cessé,
durant quinze siècles, de se nuancer sous l’influence alternée
de l’Occident et l’Orient.
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Les
peuples non indigènes
Les autres acteurs de l’histoire et de l’espace caucasiens
y sont intervenus dès le début de l’ère chrétienne
pour les uns, beaucoup plus tard pour d’autres, et au XVIIIe siècle
pour les derniers, les Russes. Les Scythes et les Sarmates – des
Iraniens qui n’ont jamais atteint l’Iran –, puis surtout
leurs successeurs, les Alains, ont été repoussés
vers les hautes vallées du Caucase septentrional, où ils
se sont réfugiés, donnant naissance au peuple ossète,
qui occupe un territoire au nord et au sud de la passe du Darial, entre
Elbrouz et Kazbeg. Tout en gardant leur langue et plusieurs traits de
leur ancienne culture, ils se sont faits caucasiens à part entière,
adoptant coutumes et éthique des premiers occupants. Au début
de l’ère chrétienne, ou même un peu avant,
des juifs – venus de l’Empire perse, où ils se trouvaient
depuis la déportation à Babylone –, se sont fixés
les uns en Géorgie, adoptant la langue du cru, d’autres,
les plus nombreux, au Daghestan, parlant une langue iranienne, le tat
; tous ont préservé leur religion judaïque. Beaucoup
plus nombreux, les peuples tatars et turcs ont joué un grand
rôle et tiennent encore une place importante dans tout le Caucase.
Venus des steppes septentrionales, les Tatars se sont fixés au
nord de la Grande Chaîne, les Karatchaïs et les Balkars à
l’ouest, au milieu des Tcherkesses, les Nogaïs au centre,
près des Tchétchènes, les Koumyks à l’est,
au nord du Daghestan. Les Karatchaïs-Balkars ont dû se mêler
aux nomades alains et autres dès le haut Moyen Âge ; les
Nogaïs sont des vestiges de la Horde d’or ; les Koumyks sont
les descendants, pour une part, des Kiptchagues (les Polovtses des chroniques
russes). Au sud, des tribus turques envahissent, entre le Xe et le XIIIe
siècle, ce qui avait été l’Albanie et substituent
un peuplement et des langues altaïques à ceux des indigènes
caucasiens. Les invasions se succèdent au sud-est du Caucase,
faisant alterner les vagues iraniennes, mongoles et à nouveau
turques. C’est finalement l’élément altaïque
qui l’emporte, et les petits khanats autonomes finissent par être
absorbés par l’Azerbaïdjan, de langue turque azerie
et de religion musulmane chiite.
Et puis, à la fin du XVIIIe siècle, les Russes accentuent
leur pression sur le Caucase, dont la partie méridionale succombe
dès le début du XIXe siècle, tandis que les montagnards
du Nord résistent pied à pied durant trente-cinq ans (1829-1864).
Depuis l’Antiquité, les Tcherkesses et les Abkhazes occupaient
les mêmes terres ; ils en étaient restés les maîtres,
sans être soumis à personne. De même, à l’est,
les peuples indigènes du Daghestan vivaient toujours dans leurs
montagnes inviolées. Tous, de la mer Noire à la Caspienne,
s’étaient convertis à l’islam sunnite, les
premiers depuis peu, les autres depuis quelques siècles. La guerre
du Caucase, commencée en 1829, se poursuivit jusqu’en 1859
au Daghestan, date de la reddition de Cheikh Chamil, le chef avar de
la résistance. À l’ouest, les Tcherkesses, les Abkhazes
et les Oubykhs se battirent jusqu’à leur quasi-extermination.
Des peuples entiers furent rayés de la carte, par massacre, déportation
ou exil forcé en Turquie. Ces nations indomptables ont perdu
près de la moitié de leur population au cours du siècle
: le vide s’est fait pour recevoir les colons russes, ukrainiens
et cosaques ; et l’on ne reconnaissait les lieux où avaient
vécu les Tcherkesses qu’aux cimetières couverts
de pruniers sauvages et d’arbres entrelacés de vignes.
La nation oubykh disparut entièrement. Près d’un
demi-million de montagnards se réfugièrent en Turquie
: leurs descendants y sont encore, par centaines de milliers, ayant
gardé leur culture et souvent leur langue. L’occupation
militaire russe fut accompagnée et suivie, au nord comme au sud,
d’une implantation démographique puissante et continue,
qui s’est longtemps poursuivie en U.R.S.S., nombre de petits peuples
se retrouvant finalement minoritaires dans leur propre pays. À
la fin du XIXe siècle, le Caucase tout entier n’était
plus qu’un territoire de la Russie des tsars, divisé en
« gouvernements, régions, districts », comme le reste
de l’Empire – répartition qui n’avait plus
rien de commun avec les réalités historiques, culturelles,
nationales.
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Typologie
des sociétés traditionnelles
Les deux types les plus originaux, aux deux extrêmes de l’histoire,
sont ceux de l’Ibérie antique (Géorgie centrale)
et des montagnards géorgiens à l’est du Kazbek (jusqu’en
1960). La société ibère, vers l’an 20 après
J.-C., comportait quatre « classes » : celle des rois, l’aîné
du clan royal assumant le pouvoir politique, le cadet la justice et
la guerre ; la deuxième, celle des prêtres, chargés
du sacerdoce, mais aussi des relations avec l’étranger
; la troisième, celle des guerriers et paysans, la masse de la
population. Enfin, celle des esclaves. Une telle organisation paraît
unique en son genre ; on n’en connaît pas d’autre
exemple.
La société des montagnards géorgiens était
elle-même une sorte de fossile vivant, en plein milieu du XXe
siècle. Il n’y existait aucune hiérarchie, tout
étant déterminé par les relations entre les clans
patrilinéaires, sans distinction de statut social ; la terre
était propriété collective. Le pouvoir était
aux mains du corps sacerdotal comprenant sacrificateurs, chamanes, devins
itinérants, tous choisis par les dieux au cours d’une séance
de possession ; leurs fonctions n’étaient que provisoires,
exercées par alternance. Il semble bien que cette société
n’ait guère évolué depuis ce que nous en
ont signalé quelques notations des Anciens. À part l’existence
d’un corps sacerdotal, propre au Caucase méridional, c’est
à ce type que devaient se rattacher les sociétés
hiérarchisées du Caucase du Centre et du Nord-Est : survivances
très nettes chez les Tchétchènes-Ingouches, plus
estompées, mais certaines, chez les peuples du Daghestan fixés
dans les hautes vallées, même pour des villages relevant
apparemment du type « féodal islamique ».
Les Caucasiens du Nord-Ouest étaient tout autrement organisés,
selon un système commun aux Tcherkesses-Kabardes, Abkhazes-Abazas
et Oubykhs, doué d’une remarquable stabilité à
travers les âges. Il n’y a ni État ni pouvoir constitué,
chaque communauté possédant sa propre hiérarchie
nobiliaire sans interférence avec celle du voisin. Au sommet
sont les princes, dont dépendent tous les autres, à commencer
par les nobles, beaucoup plus nombreux. Les hommes dits « libres
», ni nobles, ni esclaves, sont assujettis aux deux « classes
» supérieures, et constituent la grande masse de la population.
Enfin, les esclaves. Tous sont liés entre eux par des relations
personnelles privées, comme dans la vassalité européenne
; mais il n’y a pas à proprement parler de propriété
foncière, donc pas de féodalité. Les forces productives
sont représentées par les hommes « libres »,
les esclaves servant surtout de biens de prestige et d’unités
de compte : l’esclave-monnaie, en quelque sorte. Depuis l’Antiquité
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les princes régissaient
le commerce extérieur, alimenté par les richesses que
procurait chaque année le pillage, activité économique
régulière. Régulateur externe, il assurait la cohésion
sociale, maintenue d’autre part par la vendetta, régulateur
interne. Les sociétés tatares du Caucase sont des variantes
de ce type nobiliaire sans fief : Karatchaïs, Balkars, Nogaïs
et Koumykhs ont une organisation fortement hiérarchisée,
avec une aristocratie dirigeante, des nobles assujettis et des hommes
« libres », en fait dépendants des précédents,
enfin des esclaves. Toutefois, les liens de dépendance revêtaient
des formes assez différentes de celles qui sont attestées
au Caucase du Nord-Ouest. Au même type se rattachent encore les
petites principautés du Daghestan, elles aussi organisées
en quatre niveaux, avec, à la tête, un « prince »
portant un titre différent selon les lieux : chamkhal de Tarki,
khan des Avars, des Kazi-Koumyks (les Laks), des Kaytags (les Dargwas),
outsmiy des Tabasarans, etc.
Les royaumes de Transcaucasie – l’Arménie surtout
et, davantage encore, la Géorgie – représentent
un autre type, évoquant par bien des traits, à travers
de grandes différences, les féodalités de l’Europe
médiévale. Comme dans l’Europe franque post-romaine,
la rencontre des structures sociales traditionnelles, fondées
sur les rapports de parenté, et d’un modèle d’État
hiérarchisé, tels l’Iran et surtout Byzance, s’est
conjuguée avec les débuts et le progrès du christianisme
pour donner naissance à un système de liens personnels
pouvant tenir lieu d’organisation d’État. Il s’est
peu à peu combiné avec une monarchie fondée sur
l’idée de souveraineté, idée neuve aux alentours
de l’an mil. Par là s’explique la mise en place de
royautés transcaucasiennes qui se sont à peu près
maintenues – surtout en Géorgie – jusqu’à
l’annexion russe, en dépit des assauts mongols, perses,
turcs, etc. Ce type « para-féodal » fonctionnait
encore à la fin du XIXe siècle, après soixante
ans d’occupation russe et malgré une intense russification.
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Droit,
religions, cultures
Le droit caucasien se reconnaît à la réunion de
quelques traits spécifiques. On les retrouve sur toute l’étendue
du territoire et à toutes les époques, y compris, pour
certaines régions, à l’époque contemporaine.
La vengeance sanglante y tient la première place : tout préjudice
doit être compensé soit par un meurtre, soit par le rachat
du prix du sang. La plupart des codes juridiques, qu’ils soient
coutumiers – chez les montagnards du Nord et du Sud – ou
écrits – comme dans la Géorgie du XIIe au XVIIIe
siècle –, traitent, pour l’essentiel, du montant
et des modalités de la composition fixant le prix du sang selon
la gravité du délit. Le serment, qui est pratiquement
le seul moyen de preuve – le témoignage n’en constitue
qu’une variété –, envahit l’ensemble
du droit, même public. La prééminence du droit privé
est quasi générale ; il se substitue à toute autre
catégorie juridique, y compris pour la justice officielle. Enfin,
l’absence presque totale de peines et de châtiments est
de fait une conséquence des traits précédents.
Le Caucase a connu et connaît encore trois types de religions
: polythéisme, christianisme, islam. Les polythéismes,
dont quelques pratiques et conceptions survivent encore dans plusieurs
cantons montagneux, sont d’origines différentes, indigènes
et indo-européennes. De la religion de la Géorgie antique,
on ne sait rien ou presque ; mais on connaît bien celle des montagnards
géorgiens, préservée jusqu’au XXe siècle.
Elle est dominée par le sacrifice sanglant, la possession extatique
et l’inceste rituel. Sous un dieu suprême, créateur,
de nombreuses divinités administrent le monde, chacune ne prenant
vie et personnalité qu’à partir de la délimitation,
sans cesse répétée, de son territoire par un prêtre
en transes. La théologie des Tcherkesses, des Abkhazes et des
Oubykhs concevait un dieu suprême unique dans sa multiplicité
infinie, auquel étaient subordonnés de nombreux génies
spécialisés dans ce qui regardait la chasse, l’élevage,
l’orage, la forge. Le lieu du culte était la forge.
Les religions indo-européennes sont celles des Arméniens
et des Ossètes. Le polythéisme arménien exprime
de manière originale la structure trifonctionnelle propre aux
théologies et aux mythologies indo-iraniennes, avec une grande
triade divine : Aramazd, Anahit et Vahagn. L’histoire légendaire
des origines se conforme elle aussi aux canons de la mythologie historicisée
qu’on retrouve à Rome, chez les Celtes, les Scandinaves,
les Iraniens, le système des trois fonctions se voyant projeté
sur l’axe du passé. Les conceptions religieuses des Alains
et des Ossètes se réalisent à travers un système
trifonctionnel fortement structuré, avec, au sommet, un couple
de divinités ayant des compétences magico-religieuse et
juridique, suivi de deux génies guerriers complémentaires,
dont l’un rappelle le féroce Arès scythique ; enfin,
plusieurs petits dieux patronnent les activités de production.
Les Géorgiens sont chrétiens depuis la première
moitié du IVe siècle, ainsi que les Arméniens,
mais ceux-ci ont adopté le monophysisme et refusé les
conclusions du concile de Chalcédoine (451). L’islam est
le fait des peuples turco-tatars : les Tatars, de rite sunnite ; les
Azeris, de rite chi‘ite. Il y a, en outre, 300 000 musulmans sunnites
dans le sud-ouest de la Géorgie, les Adjars et les Meskhs, tous
de langue géorgienne. Les peuples du Nord-Caucase sont musulmans,
à l’exception des Ossètes, qui sont devenus en majorité
chrétiens orthodoxes sous l’influence de Byzance, de la
Géorgie puis de la Russie. Mais les Ossètes, comme les
Caucasiens du Nord-Ouest, avaient gardé vivant leur polythéisme
ancestral, qui ne disparut réellement qu’à la suite
de la conquête russe et de la dispersion de 1864.
La littérature orale de ces peuples – Ossètes, Tcherkesses,
Abkhazes, Oubykhs, Tchétchènes – célèbre
en poèmes et en récits épiques les valeurs que
partageaient la plupart d’entre eux. Les légendes sur les
Nartes ont sans doute leur origine dans un noyau préhistorique
indo-européen, mais elles sont devenues peu à peu le bien
commun de tous les Caucasiens – Daghestan excepté. D’ailleurs,
la plupart des peuples caucasiens se signalent par une inclination et
un don certains pour la poésie sous toutes ses formes, notamment
orales. Aujourd’hui encore, on doit à la littérature
non écrite de remarquables créations, tant dans les trois
républiques transcaucasiennes que chez les peuples du Nord-Caucase,
indigènes, ossètes et tatars confondus. C’est là
l’une des plus grandes richesses du Caucase de tous les temps.
L’Arménie et la Géorgie ont, en outre, chacune sa
littérature écrite, constituée depuis quinze siècles,
avec une alternance d’âges d’or souvent brillants
et d’éclipses dues aux invasions mutilantes des Mongols
et de quelques autres non moins destructrices.
Chez tous ces peuples, la musique traditionnelle tient depuis toujours
une grande place, notamment en Géorgie, où reste vivante
une très ancienne tradition polyphonique, sacrée et profane.
Les arts ont connu des sorts très divers. L’Arménie
et la Géorgie ont créé une architecture originale,
avec une floraison d’églises témoignant d’une
maîtrise achevée, mariant les influences balancées
de Byzance et de l’Orient avec un bonheur remarquable –
entre les Ve et XIIIe siècles. À la même époque
et au-delà, le travail des ors repoussés et des émaux
cloisonnés a produit des chefs-d’œuvre. L’artisanat
atteint, dans nombre de régions, une perfection qui en fait davantage
un art qu’une simple technique. Les plus réputées
de ces créations restent les tapis, les armes et les bijoux du
Daghestan – notamment grâce aux maîtres laks, dargwas
et lezgis.
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L’image
du Caucase d’antan
L’image traditionnelle du Caucase nous est venue à travers
les écrivains russes séduits par la civilisation de ces
guerriers si difficiles à soumettre. Ce sont les peuples du Nord,
Tcherkesses, Abkhazes et autres, qui, dans leurs conceptions, leurs
manières et leur système de valeurs, ont mis en pratique
cet idéal. Turbulence d’une jeunesse sans cesse à
cheval, risques mortels dans la vie quotidienne du moindre village.
Morale héroïque illustrée par de vieilles épopées
enivrantes et soutenue par des chants de louange et de raillerie, mépris
absolu de la mort élevé au rang de doctrine, inclination
pour les actes sortant de l’ordinaire et les gestes paradoxaux.
Sophistication de l’étiquette raffinée réglant
les plus humbles conduites, mystères d’une société
énigmatique et inclassable : généreuse et courtoise
dans les rencontres entre les hommes, l’esprit chevaleresque faisant
partie du patrimoine commun, mais sanglante et sans pitié dans
la marche de ses rouages institutionnels. Où l’éducation
du prince consistait à s’initier au pillage et où,
pourtant, l’incessante poursuite d’un butin précieux
s’accompagnait d’un total mépris des richesses. Car
le prestige ne s’attachait ni à la fortune ni au luxe,
mais à la générosité des fêtes offertes,
à la munificence de l’hospitalité et à l’énormité
des festins, à la bravoure guerrière et à l’habileté
de la parole, qui à elle seule faisait les grands hommes, ceux-ci
mettant leur seule coquetterie dans la beauté des armes et des
coursiers. Cet idéal se trouva assez exactement réalisé
tant que le Caucase demeura un asile inviolé. Il n’en subsiste
plus guère aujourd’hui que les chefs-d’œuvre
de la littérature épique, quelques coutumes et aussi une
certaine manière d’être.
4. Les langues caucasiques
Un grand nombre de langues concentrées sur un espace restreint,
tel est toujours apparu le Caucase à ses observateurs, depuis
l’Antiquité jusqu’à l’époque
contemporaine : 70 langues parlées en Abkhazie selon Strabon
(20 après J.-C.), 130 interprètes pour les Romains, au
même endroit, d’après Pline ; et le géographe
arabe du Xe siècle, Mas’udi, appelait le Caucase «
la montagne des langues ». On y parle encore une cinquantaine
de langues. Par convention, on distingue : « les langues du Caucase
», parlées par des groupes importants et permanents, mais
pratiquées aussi ailleurs, dans les communautés grecques
ou kurdes, par exemple ; « les langues caucasiennes », parlées
par des populations vivant en totalité ou en majorité
au Caucase, mais apparentées à des familles linguistiques
représentées également ailleurs (c’est le
cas de l’arménien et de l’ossète, d’origine
indo-européenne, ou des nombreuses langues tatares, rattachées
au turc) ; enfin, « les langues caucasiques », les seules
dont il sera question ici : elles ne sont parlées nulle part
ailleurs et ne se laissent rattacher à aucune famille connue
dans le monde. On les appelle aussi « langues indigènes
du Caucase ». Elles sont au nombre de 38, avec plusieurs centaines
de dialectes, réparties entre quatre groupes bien distincts,
dont il n’est pas toujours possible de démontrer à
coup sûr la parenté.
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Données géographiques et numériques
La plupart sont situées au nord de la chaîne du Caucase,
entre la mer Noire et la Caspienne, et on pouvait distinguer, à
la fin des années quatre-vingt :
Groupe caucasique du Nord-Ouest (C.N.O.), 5 langues : 1. Abkhaze (80
000), en république autonome d’Abkhazie, sur le territoire
de la Géorgie (bien qu’au sud de la chaîne, se rattache
linguistiquement et culturellement au C.N.O.). 2. Abaza (30 000), en
région autonome Karatchaï-Tcherkesse. 3. Oubykh (0 en U.R.S.S.,
8 en Turquie), qui n’est plus parlé que par quelques hommes
âgés près de Manyas en Turquie. 4. Adyghe, ou tcherkesse
occidental (100 000), en isolats répartis entre les régions
autonomes Adyghe et Karatchaï-Tcherkesse. 5. Kabarde, ou tcherkesse
oriental (340 000), en république autonome Kabarde-Balkar.
Groupe caucasique du Nord-Centre (C.N.C.), 3 langues : 1. Tchétchène
(756 000), république autonome Tchétchène-Ingouche.
2. Ingouche (186 000), même localisation. 3. Batsbi (3 700), au
nord-est de la Géorgie.
Groupe caucasique du Nord-Est (C.N.E.), 26 langues, réparties
en 3 ensembles, toutes parlées en république autonome
du Daghestan, sauf quatre.
– Ensemble avar-andi-dido, 14 langues : 1. Avar (483 000), avec
des dizaines de dialectes souvent très différents les
uns des autres et formant à eux seuls le sous-ensemble avar.
Sous-ensemble andi, 8 langues : 1. Andi (10 000). 2. Botlikh (3 200).
3. Godoberi (2 600). 4. K’arat’a (5 200). 5. Akhvakh (5
200). 6. Bagwalal (4 000). 7. T’indi (5 000). 8. Tchamalal (4
000). Sous-ensemble dido, ou tsez, 5 langues : 1. Dido (7 500). 2. Khwarchi
(1 200). 3. Hinoukh (250). 4. Bejit’ (2 700). 5. Hounzib (700).
– Ensemble lak-dargwa, 2 langues, très nombreux dialectes
fortement différenciés : 1. Lak (100 000). 2. Dargwa (287
000).
– Ensemble lezgi, 10 langues : 1. Artchi (900), isolé de
son ensemble et enclavé dans le domaine avar, au contact avec
le lak. 2. Lezgi (387 000), dont une partie en Azerbaïdjan. 3.
Tabasaran (75 000). 4. Aghoul (12 000). 5. Routoul (15 000). 6. Tsakhour
(14 000). 7. Boudoukh (1 000). 8. Khinaloug (1 000). 9. Kryts (900).
10. Oudi (3 800). Les quatre dernières sont parlées en
Azerbaïdjan ; la dernière, l’oudi, l’est aussi
dans un village de Géorgie.
Groupe caucasique du Sud (C.S.), 4 langues : 1. Géorgien (3 600
000), presque exclusivement en république fédérée
de Géorgie. 2. Svane (48 000), au nord de la Géorgie.
3. Mingrélien (380 0000), en Géorgie de l’ouest.
4. Laze (50 000), dans de petits isolats dispersés au sud-ouest
de la Géorgie.
Les chiffres ci-dessus restent approximatifs. Les langues indigènes
du Caucase, dans leur ensemble, comptent plus de six millions de locuteurs
dans les frontières de l’ex-U.R.S.S. Il faut y ajouter
nombre d’entre elles qui sont parlées en Turquie et sur
le territoire de l’Empire ottoman. Les chiffres sont tout à
fait incertains ; on ne peut risquer que des estimations. Tcherkesses
et Kabardes : plus de 100 000 locuteurs en Turquie, en Jordanie et en
Irak. Abkhazes et Abazas : 50 000 environ, surtout en Turquie. Oubykhs
: 8 en Turquie (ce qui en fait une langue virtuellement morte). Tchétchènes
et Ingouches : quelques milliers en Turquie et en Irak. Pour le Daghestan,
l’avar, le dargwa, le lak et le lezgi sont parlés par quelques
dizaines de milliers de personnes en Turquie. Les langues C.S. sont
bien représentées en Turquie : plus de 100 000 Géorgiens,
plusieurs milliers de Mingréliens, mais surtout la presque totalité
des Lazes, dont le territoire en entier se situe dans le nord-est de
la Turquie : plus de 100 000.
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Écriture
et notation
Parmi les 38 langues caucasiques, le géorgien est la seule à
posséder son alphabet propre et sa littérature écrite,
depuis le début du Ve siècle (les premiers textes, des
inscriptions lapidaires, datent de la première moitié
du Ve s.). Les autres langues sont toutes dépourvues d’écriture.
Onze d’entre elles ont été dotées d’un
alphabet propre, à partir des caractères cyrilliques.
Ces alphabets ont été conçus et officialisés
entre 1918 et 1932, et souvent modifiés par la suite, selon les
variations de la politique linguistique et culturelle de l’U.R.S.S.
Seul l’oudi, actuellement parlé par 3 800 personnes en
Azerbaïdjan, avait un alphabet, qui fut élaboré au
début du Ve siècle, sans doute parallèlement à
celui des Géorgiens : c’était celui de l’albanais,
dont il est le descendant direct. L’écriture et la littérature
albanaises disparurent avec le royaume, et il n’en subsiste plus
aujourd’hui que l’alphabet, retrouvé avant la Seconde
Guerre mondiale, et quelques inscriptions.
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Phonétique
Les langues caucasiques sont connues pour leur richesse exceptionnelle
en phonèmes (c’est-à-dire en sons qui diffèrent
les uns des autres de manière fondamentale, et non par des nuances
de prononciation) : l’oubykh en a 82, l’abkhaze 67, les
langues du Daghestan de 40 à 50 ; même les moins pourvues,
celles du Sud, comme le géorgien ou le laze, en ont plus de 30.
Remarquable est également la dissymétrie entre le nombre
des consonnes et celui des voyelles, particulièrement accentuée
en C.N.O. : oubykh 2 V/80 C, abaza 2 V/76 C, abkhaze 2 V/58 C, tcherkesse
2 V/51 C, etc. On notera que l’oubykh, avec ses 80 consonnes,
est sans doute le champion du monde en la matière. Les langues
du Daghestan s’opposent sur ce point à celles de l’Ouest,
avec des inventaires vocaliques beaucoup plus fournis : de 5 à
10 unités. Le tchétchène possède 15 voyelles
et 15 diphtongues, contre une trentaine de consonnes. Les langues du
Sud occupent, comme souvent, une position moyenne : 5 V/28 C en géorgien.
Il est fréquent de trouver des groupes de plusieurs consonnes
produits en une seule émission de voix, notamment en oubykh (C.N.O.)
et en géorgien (C.S.). Oubykh : stxq’a, « j’ai
lu... » (4 consonnes) ; géorgien vgrgni, « je ronge...
» (5 C), vbrdgvni, « je le plume » (7 C), ce qui n’est
pas une rareté, car le géorgien a 740 groupes consonantiques
initiaux (contre une quarantaine en anglais, par exemple), dont 148
à quatre termes, 21 à 5 termes, etc. Ce phénomène
n’est pas répandu à l’Est ; il caractérise
les langues du C.N.O. et du C.S. (géorgien et svane seulement).
En géorgien, il ne peut y avoir que des suites ou « complexes
» de structure déterminée : occlusive + occlusive
ou fricative ; sonores + sonores ou sourdes + sourdes ; antérieures
+ postérieures. Les rares groupes du tchétchène
et de l’ingouche (20 groupes possibles) obéissent aux mêmes
règles.
Le trait phonétique le plus original, et qui caractérise
toutes les langues caucasiques (sauf, à notre connaissance, un
dialecte laze et un dialacte ingouche de Turquie), est l’existence
d’une triade de consonnes occlusives : sonores, sourdes aspirées
et sourdes glottalisées (ou simplement à occlusion glottale).
On n’a pas seulement, comme en français, b sonore opposé
à p sourd, mais aussi p’, opposé aux deux précédents.
Cela vaut également pour les consonnes affriquées, comme
dz, ts et ts’. Il existe même, en tcherkesse et kabarde,
des fricatives glottalisées, comme f’ ou ?’. Les
langues du Nord-Centre et surtout du Nord-Est y ajoutent une autre possibilité,
l’allongement, l’intensification ou la gémination
des occlusives et des fricatives ; on a par exemple en avar, à
côté de la triade dz, ts, ts’, les deux sourdes «
intenses » ou « fortes » tsts et ts’ts’
; ou encore, dans les fricatives (cette fois sans glottalisation) :
z, s, ss. Autre trait spécifique, limité au tcherkesse
en C.N.O., mais fréquent au Daghestan : l’existence de
consonnes latérales fricatives et affriquées, qui sont
réalisées en laissant passer l’air seulement sur
un côté de la langue (de 3 ou 4 en avar à 5 dans
les langues andi). D’autres articulations peuvent s’ajouter,
notamment la labialisation, la palatalisation et la pharyngalisation.
En oubykh, la pharyngalisation peut se combiner avec la labialisation
dans la zone uvulaire. L’oubykh se singularise par la présence
de quatorze consonnes pharyngalisées (la racine de la langue
se masse vers la luette et le pharynx).
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Morphologie
Le monde des formes grammaticales est d’une richesse et d’une
diversité peu communes, qu’il s’agisse du nom ou
du verbe. Par exemple : en avar, la déclinaison complète
des pronoms démonstratifs comporte 1 229 formes, produites à
partir de sept unités lexicales de base auxquelles sont appliqués
trois mécanismes élémentaires ; en artchi, plus
d’un million de formes différentes peuvent être dérivées
d’une racine verbale simple.
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Le nom
Il est le plus souvent soumis à la flexion, avec un nombre de
cas variant de deux à plusieurs dizaines. Les langues du N.O.
sont à cet égard moins riches : l’abkhaze et l’abaza
ont perdu la déclinaison, le tcherkesse et l’oubykh n’ont
que deux cas : le cas « direct », sans désinence,
et le cas « oblique », marqué par un suffixe. En
C.S., il y a de cinq à sept cas, plus des post-positions locales.
C’est en C.N.E. que les formes casuelles se multiplient, pouvant
aller jusqu’à la quarantaine, notamment avec un système
de cas locaux extrêmement développé : 28 cas en
avar-anti-dido, 49 en tabasaran (ensemble lezgi). En général,
au Daghestan, les variations casuelles s’expriment au moyen d’une
suffixation de type agglutinant ou d’une flexion interne de la
racine nominale, ou encore des deux à la fois. Exemple en avar
: bet’er (« la tête »), bot’r-o-da («
sur la tête »). Le trait le plus spécifique des langues
caucasiques (avec la glottalisation dans le domaine phonétique)
est l’existence d’un cas nommé « ergatif »,
qui a pour fonction de marquer le sujet (l’agent) des verbes transitifs.
Avec des moyens divers (suffixe spécial ou emprunté à
un autre cas), il est attesté partout, sauf en abkhaze, qui n’a
plus de flexion nominale.
Une autre caractéristique oppose l’ensemble des langues
du Sud et du Nord-Ouest à celles du Nord-Centre et du Nord-Est.
Les premières, sauf l’abkhaze, ignorent la catégorie
des « classes nominales », qui règlent au contraire
le fonctionnement de toutes les autres, à l’exception du
lezgi, qui a perdu ce mécanisme. Donc, pour 28 langues (plus
l’abkhaze), tous les êtres que comporte l’univers
tel que le dénombre et le conçoit un groupe humain se
répartissent entre plusieurs classes, de 2 à 8 (du moins
au Caucase). L’appartenance à une classe est marquée
par un indice matériel affixé et/ou infixé à
un déterminant ou à un verbe s’accordant avec le
nom. Dans les systèmes à trois classes, la première
comporte les humains masculins, la deuxième les humains féminins,
la troisième tout le reste. Dans les systèmes à
plus de trois classes, les non-humains (animaux, choses, abstractions,
etc.) se répartissent entre les classes III, IV, V, etc. selon
des principes qui ne se laissent plus déceler. En ingouche, 5
classes, on distingue, outre le « masculin » et le «
féminin », 3 classes de « neutres » : ‘aj
khoz bu, « la pomme (classe III, préfixe b- au verbe «
est » -u) belle est » ; gaour khoz yu, « le cheval
(classe IV, préfixe y-) beau est » ; ts’? khoz du,
« la maison (classe V, préfixe d-) belle est ».
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Le verbe
Les langues de l’ouest s’opposent ici encore à celles
de l’est. C’est en C.N.O. que la matière et les structures
verbales sont le plus complexes, ainsi qu’en C.S., dans une moindre
mesure. Le verbe y est pluripersonnel, exprimant par un indice matériel
spécifique non seulement la « personne » du sujet,
comme en français, mais aussi celle(s) du (ou des) compléments.
Tandis que, par exemple, en français, dans la phrase : «
le père leur (= par eux) fit faire une maison pour sa fille »,
seul le sujet est rappelé par le suffixe verbal -t (« fi-t
») –, en abkhaze, on énonce d’abord, indépendamment
du verbe, les noms et pronoms : « le père sa fille eux
une maison... », puis la forme verbale, où chacun de ces
participants est repris : y-l-z’d-y-r-q’ac’ a-yt’,
« la-elle-pour-eux-il-factitif-faire-passé » («
elle-pour » = « pour elle »). Les autres langues C.N.O.,
ainsi que les quatre langues C.S. (géorgien, svane, etc.) relèvent
du même type pluripersonnel. À quoi il faut ajouter le
bats (C.N.C.) et l’oudi (C.N.E.).
Au contraire, la plupart des langues du Daghestan, ainsi que le tchétchène
et l’ingouche, ont une conjugaison dominée par le système
des classes nominales : dans la forme verbale, seule l’appartenance
à une classe nominale est marquée par un indice, qui renvoie
au sujet pour les verbes à un seul participant, à l’objet
direct (« patient ») pour les verbes à deux participants.
En avar : roq’ b-u?-ana, « la maison (neutre) a brûlé
», avec le b- de classe III neutre renvoyant au sujet ; bo-cca
b-u?-ana roq’, « la troupe (avec le suffixe de l’ergatif,
agent) a brûlé la maison », le b- de classe III renvoyant
cette fois à l’objet direct. En C.N.E., donc, les participants
nominaux sont porteurs du maximum d’informations sur le rôle
syntaxique de chacun, alors que le verbe en comporte le minimum.
Plusieurs langues combinent les deux systèmes, donnant ainsi
lieu à des conjugaisons d’une richesse inégalée
– et surprenantes pour un Européen. Ainsi procèdent
l’abkhaze, en C.N.O., le bats, en C.N.C. ; et, en C.N.E., le lak,
le dargwa, le tabasaran. Exemple en tabasaran : izu b-insu-za djaq’a,
« j’ai attrapé l’oiseau », avec b- renvoyant
à la classe neutre, « oiseau », objet direct, le
suffixe -za renvoyant à « je », sujet (izu) : le
verbe marque la personne du sujet et la classe de l’objet. Deux
langues n’ont ni personne ni classe : le lezgi et l’aghul.
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Syntaxe
Le fondement de la syntaxe est la construction ou structure ergative,
commune à toutes les langues caucasiques. On en a vu des éléments
essentiels : l’existence d’un « cas » ergatif
(mais il y a des syntaxes ergatives sans cas spécifique ou même
sans cas du tout, comme en abkhaze) et l’accord du verbe avec
son objet direct (qui ne suffit pas non plus : le géorgien, par
exemple, s’en passe). Dans les langues à construction «
accusative » (ou « nominative »), comme en français,
en latin, en allemand, etc., le sujet du verbe à un seul participant
et celui du verbe à deux participants ont la même forme,
et c’est l’objet direct qui s’en différencie
: dans « il vint », « il » est le même
que « il » dans « il le vit » ; en géorgien,
les mêmes phrases s’organisent autrement ; is movida et
man is nakha, où is, sujet de movida (« il vint »),
a la même forme que is, objet direct de nakha (« vit »),
alors que le sujet de ce verbe prend une forme spéciale man,
ergatif du pronom personnel : dans la structure ergative, le sujet du
verbe à un participant a la même forme que l’objet
direct du verbe à deux participants, dont le sujet, ou agent,
reçoit lui-même une marque spécifique. En C.S.,
le géorgien et le svane combinent les constructions ergative
et accusative, la première ne s’employant qu’au passé
des verbes à deux participants.
Une autre structure caractérise la plupart des langues caucasiques
(sauf le C.N.O., où elle reste limitée), c’est la
construction « affective » ou « indirecte »
: au lieu de dire, comme en français, « je t’aime
», on dit, en géorgien par exemple, « tu es objet
d’amour pour moi, tu m’es aimable » ; et il en va
de même pour tous les verbes de sentiment, de connaissance, de
pensée. En C.N.C. et en C.N.E., où cette structure est
beaucoup plus développée, elle s’étend en
outre à des verbes comme « voir », « trouver
», « entendre », etc. En avar, on dit tsi b-ixx.ana
dida, « l’ours fut visible (avec b- classe III renvoyant
à « l’ours » neutre) sur moi », «
je vis l’ours ».
Dans les langues C.N.O., toutes les relations syntaxiques sont concentrées
dans la forme verbale, y compris la coordination et la subordination
entre phrases : les conjonctions s’expriment au moyen d’infixes
verbaux, la relation est réalisée par modification des
formes verbales et infixation ou préfixation au verbe d’indices
relatifs. En abkhaze, d-n-tsa (il-quand-venir), « quand il vint
», l’indice -n- signifiant « quand » marque
aussi le passé ; y-z-d’r-wa pho’sba (le-qui-connaître-participe
jeune fille), « (la) jeune fille qui le connaît »
: tout est dans le verbe. Les langues C.S., géorgien et svane
surtout, utilisent au contraire des mots indépendants pour signifier
les rapports syntaxiques, conjonctions, relatifs, etc., comme dans les
langues indo-européennes. Le C.N.E. occupe une position intermédiaire,
combinant les deux procédés. Il existe aussi une autre
méthode, que connaissent et pratiquent toutes les langues caucasiques,
sauf le géorgien et le svane : la subordination s’effectue
en déclinant comme un nom une phrase tout entière. Ainsi
en laze, bere mokhtu (« le garçon vint ») se décline
au datif -s, régi par la post-position -tey : bere mokhtu-s-tey,
« comme le garçon vint ».
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Parenté interne et externe
Ces problèmes sont l’objet de débats où l’intime
conviction tient trop souvent lieu de preuve scientifique. Nous nous
en tenons ici aux faits absolument certains, scientifiquement indiscutables.
Quant à la parenté entre les langues caucasiques elles-mêmes,
une certitude : rien ne permet d’affirmer la moindre parenté
entre les langues du Nord et celles du Sud. On ne voit pas ce qui rapproche,
par exemple, l’abkhaze (C.N.O.) du géorgien (C.S.), bien
qu’ils soient parlés sur le même territoire. En revanche,
l’existence d’une authentique « famille » C.S.
est d’ores et déjà démontrée. Il est
sûr aussi que les langues du C.N.O. sont apparentées entre
elles, comme le sont, de leur côté, celles du C.N.C. et
celles du C.N.E. Voilà donc deux « familles » au
nord de la chaîne : il n’est pas impossible qu’elles
soient de même origine, mais les faits de convergence sont insuffisamment
structurés ; ils peuvent tout aussi bien s’expliquer par
une longue cohabitation. C’est d’ailleurs là que
le Caucase est passionnant : les langues comme les cultures y ont un
« air de famille », qui pourtant ne met pas en cause leur
indépendance et leur originalité respectives.
Les rapprochements tentés entre les langues caucasiques et d’autres
ensembles attestés dans le monde se heurtent à une incertitude
plus grande encore. Il semble y avoir des convergences entre la syntaxe
C.N.O. et celle du basque, ainsi qu’entre le lexique géorgien
(C.S.) et celui du basque, témoignant peut-être d’un
long et très ancien voisinage : mais où, quand, comment
? Beaucoup plus convaincants sont les travaux menés depuis les
années 1970 sur la forte convergence typologique entre l’indo-européen
commun et le caucasique du sud commun : ces similitudes structurelles
organisées en séries sont trop précises et trop
étendues pour s’expliquer autrement que par des contacts
anciens et durables entre les deux groupes de peuples avant leur respective
dissociation. Ces hypothèses sont confirmées par des comparaisons
récentes établissant des rapports indéniables entre
de nombreux mots grecs et le lexique du caucasien du Sud, surtout géorgien
et lazo-mingrélien. Tout cela expliquerait bien l’originalité
du C.S. en regard des langues du Nord, C.N.O. et C.N.E., ainsi que leurs
disparités typologiques évidentes.
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